Bande dessinée : Peter Pan
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Peter Pan

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Un conte pour adultes

Chronique

Qui a dit que les contes pour adultes n’existaient pas ? Peter Pan de Loisel s’est inspiré du célèbre conte de Sir James Matthew Barrie pour nous conter ici une oeuvre plus humaine, plus froide, plus cynique. Presque tous les éléments clés sont issus du conte original mais le résultat est surprenant.

 

Régis Loisel nous fait découvrir un Peter enfant, un Peter qui ne veut pas grandir, le Peter Pan avant celui que tout le monde connait. Nous savons tous que Peter est l’enfant éternel, qu’il hait les adultes et que son ennemi juré est le capitaine Crochet. Mais comment en est-il arrivé là ? Régis Loisel nous raconte sa version, et quelle version !

Ne vous-êtes vous jamais demandé pourquoi Peter haît-il tant les adultes ? Qui sont les enfants perdus, pourquoi ce culte de la mère ? Peter est issu des bas quartiers sordides de Londres. Il côtoit la perversité, la prostitution, la déchéance humaine. Afin de parfaire le tableau, il est élevé par une mère qui se prostitue, lui qui rêve de la tendre et douce chaleur d’une maman. Les enfants perdus sont quant à eux des orphelins, des petits êtres innocents perdus volontairement par leurs parents. Loisel continue ses explications. Il nous apprend comment le capitaine Crochet acquiert son appendice, pourquoi le crocodile fait tic-tac. Bien sûr les explications sont desservies par un dessin étouffant. Ainsi, Londres sans être sinistre, est glauque, oppressante même. Les étroites ruelles , la neige qui y tombe, la noirceur des lieux où déambulent nos londoniens étouffe tout espoir, tout bonheur, tout rêve.

Le conte de Régis Loisel est un conte pour adultes. Tous les éléments du conte enfantin décrits par Sir Barrie y sont pourtant présents. Ils sont juste amplifiés :
* Peter ne peut aimer sa mère car c’est une adulte. Loisel lui donne donc une mère exécrable : elle boit, elle se prostitue, elle ne l’aime pas,
* les enfants perdus (et dans une moindre mesure Peter) recherchent l’affection et la tendresse d’une maman : Rose , les contes de Peter et une photo y font office,
* l’insouciance, l’imaginaire des enfants et leur capacité d’oubli des tragédies sont le propre du monde imaginaire : ce monde n’a donc pas de mémoire,
* le Capitaine Crochet, adulte amoral, est prêt à tuer son fils [1] pour se venger

Le choix est habile et plonge le lecteur dans un surcroît d’effroi.

Parallèlement au conte, Régis Loisel nous parle de la vie londonnienne dans les bas quartiers. L’époque victorienne est la période choisie par Sir Barrie pour ancrer son conte, Loisel traite donc la même période et exploite les différents faits historiques de l’époque : froid, famine, meurtres sanglants. L’intervention de Jack l’éventreur dans le récit peut paraître incongru, elle ne semble rien apporter au récit. Poutant cet ajout permet d’accentuer le contraste entre le monde merveilleux, bucolique du pays imaginaire et la cruauté du monde réel. Enfin, Loisel exploite admirablement ce personnage éngimatique dans la conclusion de son oeuvre :
* Jack l’éventreur [2] est interné car il ne peut se souvenir (qu’il est l’auteur d’horribles meurtres)
* Picou est interné parce qu’il se souvient (d’être la cause du meurtre de Rose).

Peter Pan de Régis Loisel est une mine d’émotions, tant pour les personnages que pour le lecteur. Prenons quelques exemples chez les personnages :
* Peter offre du rêve, de la tendresse et de la chaleur par les contes et mensonges qu’il raconte aux orphelins,
* le Dr Kundal s’occupe de Peter tel un père,
* Rose prend soin de son petit frère Picou, puis de tous les enfants du monde imaginaire, telle une mère
* Peter éprouve une rage terrible envers les adultes et tout particulierement à l’encontre de sa mère
* Clochette est jalouse et veut l’attention exclusive de Peter Voyons maintenant les lecteurs :
* on est surpris que Wendy ne soit pas présente,
* on s’émerveille de l’innocence et du naturel du Peter face aux nouveaux événements,
* on s’émeut de ces petits êtres sans défense qui s’amusent à combattre des pirates,
* on est choqué, interloqué par l’acte de jalousie de Clochette
* on est empli d’effroi lorsque les enfants essaient de trouver une solution au problème Picou (il envisagent de le tuer !)
* on compatit à la douleur de ce petit Piou

Il ne faut pas oublier que Régis Loisel est un dessinateur hors pair. Je pense que sa « clochette » est la clochette qui ressemble le plus à la description faite par Sir Barrie : elle était enclin à un léger embompoint. Ni laide, ni mannequin, Loisel nous dessine une clochette des plus attachantes, une fée avec des défauts qui font tout son charme.

Loisel réussit à peindre deux univers diamétralement opposés :
* les bas quartiers sombres et froids de Londres
* la vie dans le pays imaginaire Le choix des couleurs est judicieux : très vives, très chaudes dans le monde imaginaire, ternes et froides dans le monde réel. Ainsi le soleil, le ciel et la mer (les grands espaces) s’opposent aux lumières tamisés des échoppes, le foyer mourrant de la maison de Peter.

Le bestiaire de Peter Pan est également impressionnant. Partout, on trouve des animaux, de petites bêtes, des lutins et fafardets qui entourent et accompagnent nos héros. On reconnaît même le foureu de Pélisse [3]

Loisel est aussi un maître dans les plans rapprochés. Il réussit aussi à rendre l’émotion de ses personnages. Ils les dessinent avec des visages très expressifs, toute leur vie y est inscrite.

Enfin, bien que le temps de publication entre le premier et le dernier volume (6 volumes parus) soit de 14 ans, on ne regrette pas la lecture de cette série. On y trouvera une autre version du célèbvre conte conte de Sir James Mathew Barrie, Peter Pan. Un conte qui doit être réservé aux adultes.

 
Notes de bas de page

[1] Régis Loisel a t-il été influencé par Star Wars de George Lucas ?

[2] Jack l’éventreur est le nom d’un tueur en série qui aurait assassiné au moins 5 prostituées dans les bas-fonds de Londres.

[3] Le fourreu apparaît dans "La quête de l’oiseau du temps", réalisé par Régis Loisel aux éditions Vent d’Ouest

 

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