Bourgeon nous transporte dans l’univers des colonies de la fin du XVIIIe siècle. Il choisit une héroïne au caractère trempée et aux formes généreuses pour soulever des questions relatives à l’esclavage alors en vigueur.
Bourgeon nous promène à travers les différentes classes sociales de l’époque (de l’esclave à la bourgeoisie en passant par le matelot), sur tous les continents majeurs de cette période de l’Histoire (Europe, Afrique, Amériques). La transcription des faits historiques présentés, sans être entièrement conforme, reste très proche de la réalité historique. Bourgeon a réellement pris le temps de se renseigner et de se documenter sur les conditions de vie des esclaves, sur la traite des esclaves, la considération de la femme et la vie à bord d’un négrier.
Les nombreux détails, les différentes anecdotes sur le choix des esclaves, le comportement des gouvernements entre eux (en Europe ils se font la guerre, en Afrique ils se côtoient, cohabitent, pactisent), l’évocation de l’importance des croyances et rites religieux, toute cette vie quotidienne décrite par Bourgeon font des « Passagers du vent » un documentaire des plus soignés sur le XVIIIe siècle.
Souhaitant apporter un avis des plus justes vis à vis de cette série magnifique (tout ne pouvait être parfait), j’ai cherché un moyen de relever les éventuelles erreurs (je me suis pour cela replonger dans les livres d’Histoire, les encyclopédies et les ouvrages traitant de l’esclavage) mais je n’ai rien trouvé de flagrant ! J’ai aussi été surpris par le fait que certains auteurs n’hésitaient pas à citer « Les passagers du vent » en référence comme ouvrage traitant avec justesse cette période de l’Histoire [1]. J’encourage d’ailleurs les professeurs d’Histoire à recommander sa lecture pour aider les étudiants à la découverte de cette époque.
Le traitement du sujet « l’esclavage » n’est pas aisé en soi. Il est très facile de tomber dans un excès de sympathie pour les esclaves et une haine pour ceux qui en faisaient le commerce. Bourgeon nous expose un récit des plus objectifs : chacun a ses raisons, chacun a ses torts. Les personnages ne sont ni bons ni mauvais.
Il faut néanmoins évoquer le découpage choisi par Bourgeon. Réalisé en cinq volumes, l’ouvrage peut se scinder en deux grandes parties : les deux premiers volumes se situent dans la bourgeoisie française et anglaise du vieux continent, les trois volumes restant traitent plus particulièrement du commerce des esclaves. Cette approche permet de présenter les personnages principaux, de forger leurs caractères auprès du lecteur (Isabeau est très indépendante, très forte voire féministe avant l’heure ?) mais elle augmente également le précipice existant entre les conditions de vie de la « Société » et celles des esclaves et négriers.
Qu’en est-il du dessin de Bourgeon, me demanderez-vous ? Il est tout aussi époustouflant. Bourgeon s’applique à dessiner des personnages avec une précision et une beauté extrême. Sa maîtrise du crayonné se retrouve aisément dans les nombreux portraits, les nombreux corps. Chaque trait de visage exprime avec force les sentiments des personnages. Les nombreux nus, les différents paysages ou intérieurs témoignent également de son art. Pêle-Mêle on trouve des paysages hivernaux, pluvieux, désertiques, brumeux, de nombreux clairs-obscurs, des courses à travers les rues, des combats navals, une architecture navale et domestique fouillées, des costumes et des bijoux tous réalisés avec soin, précision et brio.
Comme vous l’aurez compris, je vous conseille fortement la lecture de cette bande dessinée tant pour sa qualité historique que pour sa conception exceptionnelle.
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