Les trois univers (réalité, réalité virtuelle, monde paralèle) sont habilement et magnifiquement retracés et dépeints par Jean-Paul Eid. Demandons-nous ce qu’est le monde réel ? On sait que le monde virtuel est un monde rêvé, imaginé par quelqu’un. Finalement, notre monde n’est-il pas le rêve de quelqu’un d’autre ?
La question est simple mais la réponse ne l’est pas. Cette réflexion prédomine dans « Le naufragé de Mémoria ». Elle rappelle étrangement la question posée par Morphéus à Néo dans Matrix [1]. Cette réflexion paraît évidente, simple, voire simpliste, aujourd’hui. Le lecteur est habitué à une telle situation et il est donc aisé de plonger dans l’univers de Mémoria. Les auteurs prennent cependant le temps d’expliquer les concepts de réalité virtuelle et de réalité « réelle ». L’explication est bien amenée et ne rentre pas dans des détails techniques superflus.
Le lecteur suit les souvenirs de Benjamin Blake, le simple taxi devenu, par le fruit du hasard, le naufragé de Mémoria. On chemine dans un pseudo New York des années 1930. Les situations rappellent la prohibition, la chasse aux sorcières et le nazisme. Les Zalupkistes, parmi lesquels se trouve Ben, sont des anarchistes (communistes) qui souhaitent bousculer l’ordre établi. Ils sont pourchassés et effacés par une police politique zélée (un anti-virus dans le monde réel) tel des voleurs de grands étages.
Claude Paiement écrit ici son premier scénario BD [2]. Il s’y applique avec grand intérêt et le souci du détail et de cohérence sont omniprésents. Les références à l’histoire sont intéressantes et renforcent le drame. Bien que le récit évolue dans trois mondes différents, la narration et le dessin usent d’ingéniosité pour ne pas perdre le lecteur
(ex. : le monde imaginaire de Mémoria est en couleur alors que la réalité parallèle des Zalupkistes est dessinée au crayon seulement). L’influence des comics américains se retrouvent facilement dans le choix des décors (New York des années 1930) et des personnages (le docteur Zalupski ressemble au docteur Octopus de Marvel [3]).
Les couleurs de Jean-Paul Eid sont magnifiques et apportent une véritable profondeur au dessin. La chaleur dégagée par les ocres, les rouges ainsi que l’intensité des bleus et des verts employés illuminent véritablement son dessin. Le décor est un tracé fidèle au New York des années 1930. L’immersion est ainsi totale : le lecteur emploie son imagination pour plonger dans cette histoire (sens figuré), les joueurs de Mémoria sont plongés dans un liquide afin d’entre dans le monde virtuel (sens propre).
Il est à noter que le second volume est publié chez un nouvel éditeur. Excepté la couverture qui passe de brillante à satinée, le changement d’éditeur ne nuit pas à la qualité de l’oeuvre (impression comprise). Le nouvel éditeur a d’ailleurs réédité le premier volume en son nom.
Jean-Paul Eid et Claude Paiement signent donc une belle oeuvre avec « le naufragé de Mémoria ». Les concepts de réalité virtuelle/réalité sont habilement exploités. L’originalité du scénario tient essentiellement à la création d’un monde parallèle en marge du monde virtuel. Il est évident que scénariste et dessinateur ont travaillés de concert à la réalisation de cette bande dessinée. Il ne me reste plus qu’une chose à dire : plongez dans le monde de Mémoria.
[1] Matrix : Film d’Andy et Larry Wachowski réalisé en 1999 mettant notamment en scène Keanu Reeves (Neo/Thomas A. Anderson), Laurence Fishburne (Morpheus) et Carrie-Anne Moss (Trinity).
[2] Fondateur du Théâtre Harpagon de Montréal, Claude Paiement est plutôt connu en tant qu’auteur dramatique, comédien et metteur en scène
[3] Octopus est l’un des ennemis jurés de Spiderman
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